Aventures des collections

Sur la base d’une association locale, le Centre Internacional de Música Popular (CIMP), créé en 1987 pour valoriser un patrimoine régional musical et chorégraphique notamment relatif aux cobles et à la sardane, s’est structuré et développé à partir de 2003 en un espace départemental et transfrontalier. Dès lors, sa vocation s’élargit à la transmission aux générations futures des cultures et des hommes représentés par les fonds de collection, bien au-delà de l’espace catalan abordé dans la première époque de l’association.

Cette évolution majeure est due à un événement d’importance. Aux fonds initiaux du CIMP s’est ajoutée une donation composée d’une collection d’environ 3000 instruments de musique appartenant à des cultures de tradition orale : plus de 700 hautbois anchés, environ 600 clarinettes, anchées également, autant de flûtes « du monde ». De plus, ces fonds sont contextualisés par des enregistrements sonores, des photographies, des livres, de petits objets d’artisanat et d’art, des tissus, des vêtements… autant d’éléments qui viennent conforter une aspiration dès lors davantage anthropologique et ethnologique que strictement musicologique ou ethnomusicologique.

Il faut dire que  Heinz Stefan Herzka, le donateur, est porteur d’une histoire singulière.

Il a 3 ans lorsque ses parents, juifs autrichiens, fuient Vienne peu après l’Anschluss et se réfugient en Suisse. Mais ce havre ne serait-il neutre qu’aux monts dorés ? Même si la mère de Stefan fait partie du corps des grands psychanalystes de cette époque et si son père est orfèvre de son état, leur présence en Suisse est illégale. Pour éviter l’arrestation, qui aurait signifié leur remise immédiate aux autorités nazies, ils vont de village en village. Furtifs. Pour survivre, son père construit un théâtre de marionnettes que ses parents mettent en œuvre au gré de leur errance. Stefan nomme cette époque, son « exil intérieur ». Il se souvient avoir vécu cette période « à travers le philtre » de ce théâtre, théâtre qui fait d’ailleurs partie de sa donation.

De cette épreuve, Stefan aura tiré sans aucun doute le goût, la curiosité des populations « en marge ». De ceux qui sont applaudis, voire semi-adulés, dès qu’ils sont dans l’exercice de leur « art » mais vite remis « à leur juste place », souvent la rue, une fois le rite achevé.

Adulte, avec Verena Nil, son épouse, il s’éprend en Thessalonique du son du hautbois, si souvent associé aux rites qu’il n’a de cesse d’interroger.

Ils parcourront dès lors l’Europe, l’Asie, l’Afrique du nord et l’Amérique centrale en quête de cet instrument, et parfois des instruments qui l’accompagnent.

Avec l’âge vient le questionnement du devenir des ces fonds constitués, importants, et même encombrants dans leur appartement de Zurich.

La notion de préservation, de conservation, d’exposition paraît insuffisante à Stefan. Son histoire l’incline à rechercher un lieu dans lequel musiciens et facteurs puissent trouver un asile, un espace d’expression, une maison dans laquelle leur pratique soit représentée et vécue dans le cadre du spectacle vivant. Et encore au-delà, un lieu capable de transmettre l’histoire des hommes et des instruments  aux générations futures. Un espace muséal permettant la recherche et la duplication des hautbois « du monde » pour conserver, là aussi, la connaissance des savoir faire, et en fait, sans doute plus encore, des savoir-être dont ces médiateurs d’humanité sont porteurs et gardiens.

Ce dossier, d’abord mené par Luc Charles Dominique, durant de nombreuses années de tâtonnements géographiques, d’errance et de tentatives infructueuses (Toulouse puis le Gard puis encore l’étang de Thau… à croire que l’errance, ou plutôt une itinérance initiatique et constructive, est le fil rouge de cette histoire…), débouche  en 2001 sur un dossier initié et conduit par Marie Costa, alors directrice-adjointe de l’association régionale de développement culturel, avec la création, à Céret, d’un pôle transfrontalier au sein du CIMP baptisé « Pôle catalan des musiques traditionnelles », qui ne pose plus la catalanité comme cadre mais comme enracinement propice à l’ouverture.

Tous les critères sont ici réunis pour le donateur : le territoire connaît une pratique du hautbois populaire vivace, le centre à développer est implanté dans un édifice suffisamment imposant pour accueillir un espace muséal, et enfin, les missions de sauvegarde, valorisation, production artistique, recherche, transmission font partie du projet global conçu par Marie Costa.

Reste à nommer un directeur prêt à s’engager dans la gageure, à fédérer les Collectivités et l’Etat sur le long terme, à engager l’essor dans tous les domaines à la fois, pour mieux  démontrer la pertinence globale du projet.

En 2003, Paul Macé est nommé directeur en plein accord avec l’ensemble des parties y compris le donateur.

Dès lors, il lui revient de mettre à l’épreuve sa conception d’un espace muséal à l’aune des publics de demain.

Un point de certitude : pour les  publics l’entrée dans ce lieu ne se fera pas sous le prisme du prérequis de la connaissance. C’est par l’usage des sens, par l’expérience sensible que devra intervenir la découverte des peuples, de leurs pratiques culturelles, de leurs rites, de leur rapport au sacré, au cosmos et à l’autre.

Le hautbois, les instruments de musique, le musée dans son ensemble seront envisagés comme un outil facilitant, permettant la représentation des peuples à partir des moteurs les plus profonds, les plus secrets de leur culture propre. Leurs us, coutumes, rites, leurs épopées fondatrices seront placés au cœur des outils de médiation. A ce titre, à « MúSIC musée des instruments », nom de baptême du lieu, est accolé « et des cultures du monde ».

Seconde orientation qui conditionnera la scénographie : faciliter la représentation auprès du grand public et des jeunes publics implique de convoquer l’imaginaire, de l’ouvrir par des expériences sensibles faisant une large place à l’émotion. Expérience, émotion, imaginaire seront ici consacrés comme les vecteurs portant à la réflexion, au raisonnement, à la construction, à l’élaboration.

De ces prérequis découle l’aménagement de l’espace. Pour présenter des « univers », embarquer le public pour un voyage imaginaire, les vitrines doivent être aussi vastes que possible. Pour mieux ouvrir les portes de l’onirique, le public se trouvera dans la pénombre. Seuls des objets en exergue, des parties de « l’univers » auront la fulgurante clarté de nos rêves.

Les informations dites « objectives » n’entreront jamais en collision visuelle avec « les univers sensibles ».

De la sorte, les questions scientifiques et techniques, les éléments issus de la recherche qui sous-tendent  la scénographie ne seront accessibles qu’en seconde intention.

Il ne s’agit pas ici d’imposer la force objective d’une connaissance par essence relative et partielle, mais bien de suggérer, de proposer, d’offrir des cheminements et  des expériences. De soulever des curiosités, de poser la visite en termes de désir.

Au visiteur, responsable de lui-même, de choisir ses exigences actuelles et futures à l’aune de ses expériences passées, présentes et à venir. Ce lieu pensé comme un chantier permanent (de type « tosquellien ») et une œuvre en devenir, l’invite à participer, par ses choix d’expériences et son cheminement, à sa propre construction.

Pour mener à bien l’ultime étape de conception et réalisation de l’espace muséal dans les conditions décrites, Guillaume Lagnel, homme de théâtre, de créations scéniques, entouré d’une quinzaine de collaborateurs, accepte la mission scénographique en 2010.

Evolution chronologique de  la structure.

1987 – Le Centre Internacional de Música Popular (CIMP) est créé par des acteurs locaux soucieux de développer un lieu ressource consacré aux musiques catalanes. Sont constitués au fil des ans :

– un fonds instrumental composé pour l’essentiel d’instruments d’harmonie fanfare, pour partie d’instruments traditionnels catalans et de quelques répliques d’instruments de musique ancienne ;

– une partotèque pour cobles (environ 12 000 partitions essentiellement de sardanes) ;

– un fonds documentaires sur la culture catalane.

Par ailleurs, l’association, produit et coproduit quelques manifestations telles que des  concerts, et des stages, et soutient  des ateliers d’instruments traditionnels produits par la Fédération Sardaniste du Roussillon.

1995 – La Région Languedoc-Roussillon se dote d’un Centre Régional des Musiques et Danses Traditionnelles hébergé à « Musique et Danse en LR » à Montpellier. Ce centre est doté de deux antennes départementales, l’une à Mende, en Lozère, l’autre au sein du CIMP.

Se développent alors, grâce aux apports en ingénierie et aux cofinancements extérieurs, des actions de  transmission liées aux instruments traditionnels, notamment  sous forme de stages et de  classes de maître.

A partir de fin 2001, émerge au sein de l’association régionale Musique et Danse, sous la houlette de Marie Costa, sa directrice-adjointe, un projet de développement culturel transfrontalier entre les Pyrénées-Orientales et la Catalogne-sud dont le CIMP est le maître d’œuvre et le  chef de file, avec pour support financier sur 3 ans des crédits européens complétés par des subventions du Ministère de la culture, de la Région, du Département et de la commune de Céret.

En 2002, sur proposition de Luc Charles Dominique, directeur du Centre LR des Musiques et Danses Traditionnelles, la notion de création d’un espace muséal dédié au hautbois populaires du monde s’ajoute au dossier initial,  grâce à une possible donation du couple Herzka -Nil.

2003 – Le dossier de développement transfrontalier des politiques culturelles, nommé « pôle catalan des musiques traditionnelles » est acté.

En juillet, Paul Macé, futur fondateur de « MúSIC, Musée des Instruments et Cultures du Monde de Céret », est nommé directeur du CIMP.

Sous sa direction, sont définies dans les mois qui suivent les orientations qui permettront la mise en œuvre des activités et missions du musée en préfiguration :

  • La gouvernance de l’association : les membres du Conseil d’administration reflètent les tutelles financières dans un collège de membres de droit. Un second collège est composé de membres de la vie culturelle et artistique locale, nationale et internationale.
  • En lien avec le Sous-préfet de Céret, le bâtiment du futur musée, qui appartenait à la commune passe sous administration intercommunale.
  • La communauté de communes du Vallespir (CCV) participe au financement du fonctionnement du CIMP.
  • La CCV devient maître d’œuvre, maître d’ouvrage des investissements du futur lieu en lieu et place du CIMP.
  • Les nouveaux statuts donnent compétence au CIMP pour le développement, la valorisation, par tous outils et opérations, des patrimoines culturels immatériels universels, plus particulièrement dans les domaines de la musique et de la danse. Il est précisé que toutes les pratiques culturelles et artistiques actuelles et à venir, pourront bénéficier légitimement de cette valorisation.
  • En lien étroit avec les donateurs Herzka-Nil et le Maire de Céret, Alain Torrent, il est décidé que la donation sera faite à la Commune, sous conditions explicites, et que Paul Macé, cosignataire de la donation, sera garant de leur observance.

Durant toute cette période, le développement des coproductions et productions de concerts, festivals, stages, recherche, se poursuit.

2005 – un premier organe d’accompagnement pour la fondation du musée est créé et prend pour nom le Comité scientifique.

2010 – Le Conseil scientifique et culturel (CSC) prend la place du Comité scientifique. Le CSC devient statutaire. Mieux représentatif de la diversité des missions de la structure muséale, il constitue un  organe efficace de préconisation et d’accompagnement permanent du Directeur. Reconnaissant la nécessaire place de la médiation en direction de tous les publics et, dans cette dynamique, l’importance de la création scénographique permanente dans un musée aux vocations expérimentales et novatrices, cet organe devient un outil majeur d’accompagnement et un lieu permanent  d’échanges confiants entre les dimensions artistiques et scientifiques du projet, telles que reflétées par les membres qui composent le CSC.

Mai 2013 – MúSIC est inauguré par Jean-Pierre Bel, Président du Sénat.

2015 – Le Service éducatif est créé par la commission mixte DRAC/Education nationale. Il entre au sein du PDEAC (Plan Départemental d’Education Artistique et Culturelle).

Les conditions de la donation Herzka Nil répondent aux fondamentaux des orientations mises en œuvre depuis 2003 à savoir  :

  • Un lieu de valorisation permanent des fonds, capable de garantir leur conservation optimale.
  • Un lieu d’accueil des musiciens et facteurs porteurs des rites de leurs sociétés intervenant par le biais  de concerts, de festivals, de résidences, rencontres.
  • Un lieu de transmission assurant aux générations futures une immersion dans les  cultures et les peuples représentés par les fonds instrumentaux du musée.
  • L’étude et la duplication des hautbois populaires

Paul Macé, janvier 2018